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 Autre interview de R. E. Feist

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Arutha
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MessageSujet: Autre interview de R. E. Feist   Mer 26 Sep - 22:34

Interview sur Lefantastique.net

Raymond E. Feist




Considéré comme l'un des chefs de file de la fantasy actuelle, Raymond E. Feist était l'invité d'honneur des Imaginales à Epinal.

L'équipe de Fantastique.net en a profité pour le rencontrer et l'interviewer avec l'aide d'Isabelle Pernot, traductrice officielle de l'auteur aux éditions Bragelonne.


Lefantastique.net: Quels sont les auteurs qui ont influencé ou influencent encore votre imagination ? On a notamment beaucoup comparé votre œuvre au Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien. Quelle a été, selon vous, l'importance de son impact sur votre écriture ?

Raymond E. Feist: Indirectement, oui. Je pense qu’aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, et dans tous les pays de langue anglaise en général, il est très courant de comparer tous les auteurs de Fantasy à Tolkien. C’est comme comparer un auteur de polar à Dashiell Hammet. Plutôt que de discuter du mérite d’un livre en lui-même, on utilise cet argument comme outil de marketing. Tolkien n’a jamais été une influence directe pour moi ; c’est vrai, j’ai écrit un essai pour un recueil intitulé Méditations sur la Terre du Milieu, dans lequel je parle des mes influences dans le domaine de la Fantasy. J’adore Tolkien, je l’ai lu quand j’étais à la fac, mais l’auteur qui m’a probablement le plus influencé en Fantasy, c’était Fritz Lieber. C’est son Souricier Gris qui m’a inspiré le personnage de Jimmy les Mains Vives. Quand on est écrivain, on est comme une éponge, on recherche des idées, des techniques, une certaine approche, on lit des livres, et on se dit: "Ouah, si seulement j’avais pu penser à ça moi aussi !" Donc, tous les bons écrivains sont une influence pour moi, et les mauvais aussi d’ailleurs, parce qu’on comprend ce que l’auteur a essayé de faire, et on voit bien qu’il s’est complètement planté, alors on se dit qu’on va éviter de tomber dans le même piège que lui.
Si vous voulez, je peux vous citer quelques écrivains qui ont vraiment eu une influence sur moi, les auteurs de romans d’aventure de la fin du 19e et du début du 20e: j’adore Le Prisonnier de Zenda, d’Anthony Hope, et pratiquement tous les écrits de Dumas. Les trois mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo sont mes préférés, mais j’aime beaucoup l’intrigue politique de L’homme au masque de fer et Vingt ans après. D’ailleurs, ce dernier est un livre très difficile à comprendre pour la plupart des Américains qui ne connaissent pas grand-chose à l’histoire de France, ils ne savent pas qui était Mazarin et ils ne comprennent pas les mœurs de l’époque et la popularité de certains nobles auprès des gens du peuple. Et surtout, ils n’ont pas compris que Dumas écrivait, au travers d’un roman situé au 17e, une satire sociale du 19e siècle. Il écrivait à plusieurs niveaux et c’est vraiment ça que j’apprécie chez lui. Il y a aussi Robert Louis Stevenson et sir Walter Scott, bien sûr. Prenons Ivanhoé, par exemple. C’est époustouflant. Ivanhoé était si en avance sur son temps. Quand on pense aux deux grandes romances décrites dans ce livre, à ces deux hommes amoureux d’une Juive, Rebecca. Scott l’a écrit de façon si habile et si subtile que le lecteur sait qu’Ivanhoé restera toujours fidèle à Rowena, mais que dans son cœur, il se souviendra toujours de Rebecca. Quant au méchant, il est amoureux de Rebecca, il est prêt à sacrifier sa carrière pour elle, à trahir ses vœux de templier et son serment au roi d’Angleterre pour prendre cette Juive pour maîtresse. C’est plutôt audacieux de la part de Scott, quand on pense à l’époque à laquelle le livre a été écrit. Enfin, voilà quels sont les livres qui m’ont influencé.



LF: Quels sont les auteurs de Fantasy que vous lisez aujourd'hui encore ? Que pensez-vous, par exemple, de L'Assassin Royal de Robin Hobb ou encore du Trône de Fer de George R.R. Martin ?

R. E. F. En réalité, je ne lis pas beaucoup de Fantasy contemporaine. La Fantasy m’écœure tellement à la fin de la journée, parce que ça fait huit heures que j’en écris, que je n’ai pas le courage d’ouvrir un livre. J’en lis quand je suis en vacances. J’ai effectivement lu les œuvres de Robin Hobb/Megan Lindholm, et aussi celles de George. Mais ça fait des années, je ne les lis plus en ce moment. Quand j’écris de la Fantasy et que je lis pour me détendre, je choisis des livres qui sont très éloignés de la Fantasy, comme James Patterson, Dan Brown ou Robert Ludlum. En bref, je lis de l’aventure, du polar, et puis j’adore l’histoire, alors je lis des essais, des biographies, ce genre de choses.


LF: Vous avez dû lire le Da Vinci Code ? Avez-vous aimé ?

R. E. F. Bien sûr. Y a-t-il quelqu’un sur cette planète qui ne l’ait pas lu ? J’admire la construction et l’intelligence du scénario – je ne pense pas qu’il s’agisse d’une grande œuvre littéraire, mais en tout cas, c’est une super histoire.


LF: Midkemia est un monde imaginaire extrêmement riche. Comment s'est-il construit ? Petit à petit, en suivant les héros dans leur quête, au fur et à mesure des romans sur Krondor, ou bien aviez-vous, dès le départ, une bonne vue de l'ensemble que cela représenterait, peut-être aidé en cela par votre vision de joueur (et créateur) de jeux de rôle ?

R. E. F. Ni l’un ni l’autre, en fait, parce que je ne suis pas l’unique créateur de Midkemia. J’avais une bande d’amis un peu fous à la fac avec qui je faisais du jeu de rôle, et nous avons inventé Midkemia pour nous servir de décor lors de nos campagnes de jeu. Ensuite, quand j’ai commencé à écrire de la Fantasy, je me suis dit, pourquoi prendre la peine de bâtir un monde totalement nouveau alors que j’en connais déjà un dans lequel je joue avec mes amis depuis trois ans ? Je leur ai donc demandé si ça les gênait que j’utilise notre monde dans mes livres, et ils m’ont répondu, non, pas du tout. J’ai donc commencé à écrire Magicien en le situant dans le royaume de Crydee. Puis j’ai présenté quelques chapitres à mes amis en leur disant: "Et si on reprenait la carte de Midkemia pour y rajouter Crydee et remplir les espaces manquants ?" C’est comme ça que, tout d’un coup, le royaume de Crydee est devenu un duché situé à l’extrémité ouest du royaume des Isles. Ça a eu des conséquences inattendues, car mes personnages ne devaient plus seulement affronter tous ces événements que je leur faisais vivre, ils devaient aussi composer avec ce monde virtuel qui les entourait. Pour vous citer un exemple, quand j’en suis arrivé au chapitre où messire Borric doit prévenir le prince de Krondor de l’invasion des Tsurani, je me suis rendu compte qu’il se trouvait du mauvais côté des montagnes. J’ai donc été obligé d’écrire tout un passage pour expliquer comment il parvient à rejoindre le prince, ce qui m’a amené à développer des intrigues secondaires et à donner des détails qui, sans cela, n’auraient jamais figuré dans le livre. Je crois que c’est justement ce qui fait de Midkemia un monde aussi riche.


Dernière édition par Arutha le Mar 29 Avr - 16:56, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Autre interview de R. E. Feist   Mer 26 Sep - 22:43

LF: Oui, mais c’est très important, ce que vous racontez là, car c’est précisément au cours du passage que vous avez été obligé de rajouter que Tomas se retrouve séparé de ses compagnons et entame l’aventure qui fera de lui le héros qu’on connaît !

R. E. F. Effectivement. N’est-ce pas merveilleux ? Le fait que Borric se trouve du mauvais côté des montagnes n’était qu’un détail, une difficulté à résoudre, mais ça m’a donné un tas de nouvelles pistes à explorer. Vous savez, je suis un écrivain très intuitif, je marche à l’inspiration, je fais confiance à mon subconscient – comme on dit en Amérique, "je fais confiance à mes tripes." Parfois, j’écris certaines choses dont je ne sais pas où elles vont m’emmener. Quand Tomas a reçu l’armure, à l’origine, je n’avais à l’idée que des concepts basiques du jeu de rôle, je me disais qu’il venait de recevoir une armure de 10, quelque chose comme ça. Et je n’ai pas attaché beaucoup d’importance à ce détail. Mais quand je suis revenu à l’histoire de Tomas, au cours de ce passage où, avec l’aide des nains, il tend une embuscade aux Tsurani, j’ai commencé à écrire une scène où des souvenirs lui reviennent, mais ces souvenirs ne sont pas les siens. Là, je me suis dit que je tenais quelque chose. Je ne savais pas vraiment où j’allais, mais j’étais convaincu que ce serait une bonne intrigue secondaire, qui m’a finalement mené à ce paradoxe temporel où Tomas et Ashen-Shugar s’influencent l’un l’autre à des milliers d’années d’écart. Encore une fois, je pense que c’est ce qui donne à Midkemia sa richesse et sa diversité. Je dis toujours que j’écris l’histoire d’un monde qui n’existe pas et que je parle d’événements qui se sont déroulés voilà cinq cents ans. Donc, en fait, je n’écris pas de la Fantasy, mais des romans historiques.


LF: La magie occupe une part importante de vos romans. Que ce soit celle qui a besoin d'un objet de transfert (comme pour la plupart des mages de Midkemia, à l'instar de Kulgan) ou celle, plus puissante que tout, développée par Pug/Milamber. Sans oublier celle des Elfes d'Elvandar, des Très-Puissants en robes noires de Kelewan, des derniers Dragons d'or, des Anciens disparus, les Valheru, ou encore du sorcier Macros le Noir. Que représente-t-elle pour vous ?

R. E. F. Pour moi, la magie n’est qu’un outil littéraire. Pour être franc, j’aurais plutôt écrit des romans de cape et d’épée à la Dumas s’il y avait eu un véritable public pour ce genre de littérature. Rafael Sabatini (Captain Blood, Scaramouche) est l’un de mes auteurs préférés. Mais il n’y a pas de marché pour ça. Le seul marché qui existe pour la littérature d’aventure, c’est la Fantasy. La magie est donc une espèce de passage obligé. Vous avez peut-être remarqué que, dans les quatre ou cinq derniers livres, on a droit à un gros sort de magie, de temps en temps, mais que j’écris surtout l’histoire de personnages qui ne sont pas magiciens. La magie, en tant qu’outil, m’aide à présenter ou à résoudre certains événements. C’est là son seul rôle. Par exemple, quand j’ai compris que cette série de livres allait se poursuivre, l’une des premières questions que je me suis posées concernait Pug: qu’allais-je bien pouvoir faire de lui ? Pug, c’est un peu Superman. C’est trop facile de le ramener dans chaque roman comme une sorte de deus ex machina qui va résoudre tous les problèmes. Je fais donc en sorte qu’il s’occupe des menaces à très haut niveau, comme la destruction de l’univers, pendant que les autres personnages règlent les autres problèmes. Maintenant que j’approche de la fin du cycle, je pense que le lecteur comprend plus facilement qu’au bout du compte, tous ses efforts ne servent pas à grand-chose. Pug doit affronter tous ces énormes problèmes cosmiques que sa magie peut à peine résoudre, il est pris dans cette lutte constante entre le bien et le mal. En fait, je marche un peu sur la corde raide: l’histoire doit parler au lecteur afin qu’il puisse s’attacher aux personnages. Mais en même temps, le lecteur doit comprendre que très peu de choses vont être résolues sur le plan cosmique, que Pug et ses amis font tout ce qu’ils peuvent, mais que ça ne suffit pas, que ce ne sont pas des dieux. C'est compliqué pour moi, parce que je ne m’attendais pas à atteindre un tel niveau de difficulté. Si je pouvais remonter dans le temps et tout recommencer depuis le début ? Je changerais tout ça. Pour vous donner une image, c’est un peu comme si j’étais acculé dans un coin, il faut que je trouve un moyen de sortir de là.


LF: Les Chroniques de Krondor, aujourd'hui renommées Guerre de la Faille, fourmillent de personnages et de créatures aux caractères bien définis et, pourrait-on dire, "classiques" de la Fantasy, comme les nains, les elfes, les gobelins, les dragons ou même les centaures. Mais les êtres d'Outre-Monde, les Tsurani, eux, sont très particuliers. Pourriez-vous les présenter, en quelques mots, aux lecteurs qui vont vous découvrir ?

R. E. F. À l’origine, les Tsurani étaient simplement censés déclencher la guerre de la Faille afin que Pug puisse être enlevé et s’en aller découvrir la Haute Magie sur le monde de Kelewan. Ensuite, il était supposé ramener cette magie sur Midkemia et l’histoire devait s’arrêter là. Mais l’intrigue a évolué différemment, comme elle le fait toujours. Pour revenir à la question, j’ai créé les Tsurani parce que je voulais une race totalement différente de celle de Pug. J’ai commencé par écrire une histoire de Fantasy, dont la première moitié, celle publiée sous le titre de Pug l’Apprenti, était pratiquement bourrée de clichés, avec son décor pseudo-médiéval (fin du Moyen-Âge, début Renaissance), sa civilisation calquée sur le modèle de l’Europe du Nord, sa société pseudo-féodale et ses chevaliers en armure. J’ai fait exprès de choisir un environnement très familier et très confortable pour le lecteur, qu’il soit Américain ou Européen. Puis, du moment où on retrouve Pug dans les marais de Kelewan, j’ai fait de mon mieux pour le lecteur se prenne une claque en se retrouvant dans un univers radicalement opposé, afin qu’il puisse partager l’isolement et la confusion de Pug qui se sent totalement perdu. J’ai donc choisi un décor asiatique en y mêlant des éléments d’Afrique du Sud et de l’Est. J’ai emprunté tout ce qui me plaisait. La religion des Tsurani, par exemple, s’inspire vaguement des Egyptiens et des Hindous. Les grandes demeures et le système politique rappellent le Japon et la Chine. Je voulais vraiment donner l’impression au lecteur d’être transporté ailleurs. Mais il faut être réaliste, on n’invente pas une nouvelle culture, on s’inspire simplement de celles qu’on connaît en les mélangeant toutes ensemble.

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MessageSujet: Re: Autre interview de R. E. Feist   Mer 26 Sep - 22:51

LF: Dans la Guerre de la Faille toujours, différents personnages-héros sont mis en lumière alternativement. D'autres prennent de plus en plus d'importance, au fil des romans. Est-ce l'écriture qui a motivé ce choix ou ces personnages (Jimmy les Mains Vives par exemple) se sont-ils imposés d'eux-mêmes ?

R. E. F. Oh, Jimmy s’est vraiment imposé de lui-même. Il fait partie des quelques personnages qui m’ont vraiment surpris. Il n’avait droit qu’à une seule scène dans Magicien, et puis mon éditeur m’a demandé de réécrire quelques passages. Il voulait savoir ce qui se passait sur Midkemia pendant que Pug était dans les marais de Kelewan. J’ai donc écrit des scènes qui ne figuraient pas dans le livre au départ, comme le siège de Crydee, à la fin de Pug l’Apprenti, et le voyage d’Arutha à Krondor. C’est comme ça qu’Arutha est devenu un des personnages principaux. Avant ça, il ne jouait qu’un rôle secondaire. Quant à Jimmy, il n’apparaissait, dans la première version du livre, que dans la scène où il aide Laurie et Kasumi à sortir de Krondor. Grâce à la réécriture, il a eu droit à d’autres scènes. Puis j’ai écrit Silverthorn. À l’origine, Jimmy devait simplement sauver Arutha avant de disparaître à nouveau. Mais il n’a pas voulu disparaître.


LF: Comment s'est passée la collaboration avec Janny Wurts pour la Trilogie de l'Empire ? Est-ce que vous envisagez de réitérer l'expérience de l'écriture à quatre mains ?

R. E. F. J’ai rencontré Janny à une convention, il y a des années. Un jour où je lui rendais visite, elle m’a dit qu’elle aimerait en savoir plus sur le monde des Tsurani. Et je lui ai répondu qu’à mes yeux, Kelewan ressemblait à un décor de western, qu’il suffisait d’ouvrir une porte pour se rendre compte que tout ça, ce n’était que de la toile peinte. Je lui ai expliqué comment mes amis et moi nous avions créé Midkemia à la fac, je lui ai dit que j’avais des ressources et des cartes concernant Midkemia que je n’avais pas pour Kelewan. Elle a commencé à dire: "Mais tu sais, tu pourrais faire ci, et ci, et ça…" Et je lui ai répondu que c’étaient toutes de bonnes idées. Puis, au cours d’une autre conversation, elle m’a parlé de la difficulté d’écrire des personnages féminins convaincants. À l’époque, elle avait du mal à écrire un livre mettant en scène sa première héroïne. Je lui ai simplement répondu que, pour ma part, je n’avais jamais été une jeune fille de dix-neuf ans et que, de ce fait, je ne savais pas comment décrire un personnage comme celui-là. Et, à un moment donné, on a repris ses idées et je lui ai dit qu’il fallait qu’elle écrive ce livre avec moi. Mais il m’a fallu près d’un an pour la convaincre, parce qu’elle était très occupée. À l’origine, il ne devait y avoir qu’un seul volume, mais comme toujours, le projet a évolué, et il y en a eu trois au bout du compte. C’est vraiment une belle expérience. Bien sûr, on a eu des disputes, mais j’ai beaucoup appris sur l’écriture des personnages, surtout féminins, et la construction d’une histoire. Je pense que ce sont vraiment de bons livres. Mais je ne m’attendais pas du tout à ce que le style paraisse si différent, même si les gens ont tendance à dire que ça ressemble plus à mon propre style qu’à celui de Janny quand elle écrit en solo. Ce qui est génial, c’est que quand on lit ces livres, on a vraiment l’impression de voir l’envers du décor, de rentrer dans la tête des autres protagonistes de la guerre de la Faille. Mais je tiens à préciser que le happy-end n’est pas de mon fait, Janny et l’éditeur me l’ont imposé (rires).
J’ai également collaboré avec trois autres auteurs, William Forstchen (Honored Enemy), Steve Stirling (Jimmy the Hand) et Joel Rosenburg (Murder in LaMut). J’éprouve vraiment des sentiments très divers vis-à-vis de chacun de ces livres, sur ce qui fonctionne ou pas dans ces histoires. J’ai aussi écrit une nouvelle, l’année dernière, avec Janny. Mais je ne suis pas vraiment impatient de recommencer à écrire avec quelqu’un. Il est vrai que j’ai un projet de livre de science-fiction et que, d’ici quelques années, j’aimerais convaincre Forstchen de l’écrire avec moi, nous avons déjà abordé le sujet ensemble. Mais je pense qu’il n’y aura plus de collaborations concernant le monde de Midkemia.



LF: Ce qui est extraordinaire, dans la Trilogie de l'Empire, c'est la façon dont l'héroïne parviendra à ses fins, tout en gardant son honneur et en détournant de nombreux interdits. La Trilogie de l'Empire est-il avant tout un ouvrage de science-politique sous couvert de ce "Jeu du Conseil" ?

R. E. F. Non, pas vraiment. Il s’agit plutôt d’un thriller politique avec beaucoup de sang versé. L’une des scènes que j’ai pris le plus de plaisir à écrire n’est autre que la Nuit des Épées sanglantes. Il est donc bien question, dans cette trilogie, de meurtres et de politique, mais c’était également amusant pour moi de traiter d’une société aussi ritualiste et traditionnelle, où il faut absolument obéir aux règles établies. La France, par exemple, avec son passé catholique, possède une culture de la culpabilité. Au Japon, il s’agit plutôt d’une culture de la honte. Peu importe ce qu’il se passe tant qu’on ne se fait pas prendre. Car si on se fait prendre, on se retrouve en proie à une profonde humiliation. Alors que dans la culture de la culpabilité, surtout pour les Catholiques, il existe un chemin vers la rédemption. On confesse ses pêchés, on s’en repent et Dieu nous pardonne. J’ai vraiment bâti la société des Tsuranis sur une culture de la honte, où les personnages peuvent tuer tous leurs ennemis, au mépris de tous les traités de paix, tant qu’ils ne se font pas prendre la main dans le sac. Tout le monde sait qui sont les responsables, mais si ces derniers réussissent à s’en tirer, on trouve ça "cool".


LF: Le monde de Kelewan est calqué sur l'Asie féodale. Mais pourquoi y avoir ajouté un peuple de fourmis (les Cho-ja). Y a-t-il des similitudes d'organisation, de "culture sociale" entre ces deux peuples ?

R. E. F. Pour être franc, j’avais besoin d’introduire une race de créatures intelligentes mais non-humaines sur Kelewan, pour faire écho aux races non-humaines présentes sur Midkemia, c’est pourquoi j’ai créé les Thûns et les Cho-ja. La seule différence, c’est que les créatures de Midkemia, les nains, les elfes et les Moredhels, marchent sur deux jambes, alors que celles de Kelewan ont plusieurs pattes. Je trouvais les fourmis plutôt cool, et puis, j’aime bien l’idée de gros insectes qui parlent. En ce qui concerne les Cho-Ja, j’ai failli en faire de gros reptiles qui parlent, mais j’ai gardé cette idée pour plus tard, ce qui m’a amené à créer les Saurs dans La guerre des Serpents.


LF: Pensez-vous qu'un homme aurait pu avoir la destinée de Mara des Acoma ?

R. E. F. Non. L’avantage de Mara, c’est qu’en tant que femme, on la sous-estime, du moins au début de sa carrière, et que sa faiblesse devient donc un atout. Un jeune homme du même âge, dans la même situation, se serait fait broyer par le Jeu du Conseil. C’est par la ruse que Mara réussit à s’en sortir et à s’élever au sein de la société ; si elle avait dû user de la force, elle aurait tout perdu. Je suis vraiment très content de la façon dont cette série a été écrite, j’ai beaucoup appris de ma collaboration avec Janny. Ce qui rend la Trilogie de l’Empire si fascinante, c’est qu’il s’agit d’un drame politique. Dans toute mon œuvre, c’est probablement la série la plus politisée.


LF: Pour nos lecteurs assidus, pouvez-vous révéler quels seront les prochains titres disponibles en français ?

R. E. F. D’abord, il y aura Krondor: Les assassins en septembre, puis le dernier volet de cette trilogie, Krondor: La Larme des Dieux, en mai 2007. Ensuite, le public français démarrera une nouvelle série, Le Conclave des Ombres, dont le premier volet, Talon of the Silver Hawk, sortira en janvier 2008. De mon côté, je viens d’entamer encore une autre série, The Darkwar Saga, dont le premier volet, Flight of the Nighthawks, vient de sortir aux Etats-Unis. Au moment où je vous parle, je suis en train d’achever la rédaction du deuxième tome, ici-même, à Epinal, dans ma chambre d’hôtel.


LF: Beaucoup de nos lecteurs pratiquent le jeu de rôle. Le jeu basé sur le monde de Midkemia n’existe qu’en anglais. Y a-t-il une traduction de prévue ?

R. E. F. C’est compliqué. Il existe un certain nombre de raisons pour lesquelles je ne peux pas vous répondre maintenant. Disons que c’est possible. Nous avons l’intention de commercialiser d’autres produits, et si ça marche, nous relancerons peut-être tout ce qui est jeu de rôle, auquel cas, nous nous adresserons à des éditeurs étrangers. Mais c’est un marché qui reste encore très fermé. Ce n’est peut-être pas viable, d’un point de vue économique, de se tourner vers des éditeurs traditionnels. Peut-être que ça ne sortira pas du tout, ou que nous mettrons les jeux de rôle en ligne, afin qu’on puisse les télécharger au format .pdf. À ce moment-là, peut-être qu’on pourrait les rendre disponibles en français ou dans une autre langue. Mais avant tout, il faut faire une étude du marché. C’est vrai qu’en ce moment, mes livres sont en pleine expansion en France. On verra.

Interview réalisée en mai 2006 à Epinal par Isabelle Pernot et Valérie Frances

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